nos rencontres avec nos amis les tsars
Pour nous informer, au-delà même des sujets essentiels comme le coup de tête de Zidane à Materazzi ou quelques autres faits divers, M6 a inventé Enquête exclusive. C'est-à-dire qu'ils envoient Bernard de la Villardière dans un coin du monde, il y lance les reportages et termine par une interview de terrain. Pour commencer, il y a eu Tahiti mais pour bien nous convaincre qu'ils n'étaient pas venus là en vacances, les reportages étaient consacrés à l'envers du décor, peu reluisant. Quant à l'émission qui nous intéresse ici (enfin, qui m'intéresse, vous, vous vous démerdez), elle décrit un pays un peu moins attractif du point de vue du tourisme : la Corée du Nord.
Pour commencer, qu'est-ce que la Corée du Nord ? La Corée du Nord, c'est comme la Corée du Sud, mais les gens vivent dans des maisons toutes pareilles, ont un accent à chier et écoutent Pierre Bachelet la larme à l'oeil. Ceci étant précisé, on retrouve le lancement du reportage depuis la frontière entre les Corées, au seul endroit où les eux armées se font face. Donc, le présentateur nous montre bien la frontière, nous dit que s'il fait un pas, en face, ils tirent, ceux de son côté vont répliquer, tout s'enchaîne et se termine en apocalypse nucléaire. Tout ça à cause d'une émission de M6. Heureusement, il se contente de parler et n'en fera pas plus. On remarque quand même à quel point elles sont bien foutues, les armées : comme les Coréens, ils ont tous le même nom et la même tête, on leur met des tenues différentes selon qu'ils sont du Nord ou du Sud, pour savoir sur qui taper, c'est plus pratique. A cet endroit, les soldats se contentent donc de se regarder façon "you're talking to me" mais sans plus, en revanche, pour les touristes, tout est prévu, des boutiques sont là pour vendre des souvenirs, il ne manque qu'une petite animation à base de pan-pan boum-boum.
Le reportage, lui, ne s'arrête pas à la frontière mais la franchit pour qu'on puisse voir un peu de ce pays si discret devant tant de bonheur terrestre, pour ne pas humilier les infâmes capitalistes. Déjà, les autoroutes, impeccables. Circulation fluide. Très fluide. Plus fluide, on ne peut pas. Il faut dire qu'il n'y a pas de voiture, alors forcément, ça roule tout seul, en revanche, il y a pas mal de piétons car c'est ça, la liberté, la vraie, pas la bourgeoise, celle de pouvoir marcher sur l'autoroute. La capitale de la Corée du Nord, Pyongyang, est assez pittoresque. Un arc de triomphe géant à l'entrée, ça, c'est du classique. Les statues partout de Kim Il-Sung (fondateur de la Corée du Nord et dictateur, pardon, bien-aimé président pendant les décennies suivantes) et de Kim Jong-Il (son successeur et accessoirement, son fiston), ça donne plus une touche turkmène à l'ensemble. Pour régler la circulation, il y a un agent, qui fait mécaniquement les gestes, mais qui ne sert à rien, puisqu'il n'y a quasiment pas de voitures, seuls en ont les étrangers et les cadres du parti. S'il n'y a pas de voiture, il n'y a presque pas de bus non plus, du coup, à chaque arrêt, c'est queues gigantesques et remplissage à ras bord. Pour la gaieté de l'ensemble, on trouve des soldats à tous les coins de rue.
Le quotidien des familles nord-coréennes est très plaisant, aussi. Les petits apprennent des comptines anti-américaines et les écoles sont décorées de portraits de Kim Jong-Il et de Kim Il-Sung. D'ailleurs, on peut le dire, la déco nord-coréenne est à chier. Les stations de métro et les rames ont aussi des portraits partout, des fresques à la gloire du parti (ça change des pubs pour les galeries Lafayette, cela dit) et pour accompagner ceci, de la musique patriotique et des soldats. Le boulot, c'est de la totale éclate, dans le plus grand respect des travailleuses et des travailleurs. A l'entrée, on est accueilli dans la joie et l'allégresse par des danseuses à drapeau scandant des slogans à la gloire du pouvoir. Le chef d'atelier donne les consignes au micro, les travailleurs sont encouragés par de la musique patriotique (pour changer) mais des pauses sont fréquentes bien qu'involontaires, puisque les coupures de courant sont monnaie courante. A l'école, c'est le même tralala mais l'enseignement est quand même très poussé. Enfin, surtout poussé dans le domaine de la gloire de Kim Jong-Il, on leur apprend notamment l'histoire de Kim Jong-Il qui donne ses bottes à de pauvres malheureux (personnellement, je la connaissais, mais avec un poussin).
Au bout de cinquante ans, promis, pas de séquelles, on a la Vérité en soi. Ainsi, un militaire à la retraite enseigne à sa petite-fille qu'"il faut détruire ces chiens d'américains", vous voyez, pondération, modération, justesse de raisonnement. Quant à la déco, on y revient toujours, le militaire, passé un certain âge ressemble véritablement à un sapin de Noël, tellement il est couvert de breloques. On a alors la description d'un appartement nord-coréen classique : une télévision (qui ne marche pas toujours et sur laquelle on ne peut voir qu'une seule chaîne), du chauffage (souvent en panne) et un ascenseur pour y accéder (ascenseur perpétuellement en carafe). Bref, le confort nord-coréen, c'est comme le nôtre, mais les trucs ne fonctionnent pas. C'est bon à savoir. Retour à l'usine où, après une détente par une danse oualiesque, on travaille encore encouragé par la voix de la patrie et, à la fin de la journée, on fait le bilan du travail de chaque ouvrier, avec félicitations et réprimandes (si ça se trouve, ils ont même instaurés une prime au mérite).
On voit alors des compatriotes (à part pour ceux qui ne sont pas français), avec une ONG française en Corée du Nord, qui doivent toujours être accompagnés de deux officiels dans leurs déplacements. Ils vont à un hôpital de Pyongyang, très sympathique et où on sent que leur venue n'est absolument pas préparée. Les chambres sont propres, à peine deux patients dans chaque, plein d'infirmières prêtes à venir les pomponner. A chaque question d'un visiteur, il y a, au sein de l'équipe d l'hôpital, discussion, commission, sous-commission et pas de réponse in fine. En gros, c'est le croisement du baby-foot de Copé avec la puissance de décision des Verts. Ensuite, ils se rendent dans un autre hosto, en province, et là, c'est beaucoup moins reluisant (mais c'est une visite surprise, il faut dire). Le toit fuit (et avec une température hivernale de -30°C, glagla), la salle d'opération est dégueulasse, les instruments sont rouillés, les perfusions rangées dans des bouteilles de bière (et donc, on risque la mise en bière), et on a minimum 10 lits par chambre et pas d'infirmières.
C'est beau, une ville la nuit. Enfin, ça dépend. A Pyongyang, la nuit, il n'y a pas d'éclairage public, on roule avec les pleins phares (quand on a une voiture, cf. plus haut). Vu du ciel, c'est patent, on a une Corée du Sud toute éclairée alors que le Nord forme une grosse tache noire, contenant juste un petit point lumineux, Pyongyang. En plus, le soir, on se fait chier. Tout est fermé, on ne peut pas sortir, il n'y a rien à y faire. Et chez soi, ce n'est pas mieux : pas de téléphone (il faut une autorisation pour appeler à l'étranger), pas d'Internet (à part dans les ambassades) et une télévision qui ne fait que chanter les louanges du pouvoir.
La campagne, en Corée du Nord, c'est encore pire qu'Alençon. Si, c'est possible. Déjà, il n'y pas d'église (ça, on s'y attend quand même un peu) ni de temple. En effet, Kim Il-Sung avait décidé de cramer tous les temps avant de se prendre pour une divinité du panthéon local, alors il les fait reconstruire tout en gravant son statut de divinité dans la roche. L'agriculture se fait à l'ancienne, avec des charrues à boeuf, autant dire que l'efficacité est limitée. Il y a dix ans, on avait carrément eu une violente famine, avec des cadavres partout dans les rues, bref, du bon sens d'avant, quand c'était mieux. Là, le trait est assez manichéen, tout n'est pas mauvais dans la campagne nord-coréenne, ils sont même à la pointe dans un certain domaine, la culture du pavot. Ils n'atteignent pas le niveau de l'Afghanistan, mais ils se défendent bien.
Un corps de la nation reste attractif, l'armée : 1 million de soldats pour 22 millions d'habitants et une embauche jamais tarie. Maintenant, la Corée du Nord dispose de l'arme nucléaire, qui leur permet de faire de gros nananères aux autres états. Malgré tout, ça reste un des pays les plus assistés au monde, l'aide internationale est indispensable pour la survie d'une grande part de la population, il existe des camps de concentration mais on hésite à couper le robinet, menace de catastrophe humanitaire oblige.
Après une page de pub et l'interview d'une réfugiée, deuxième reportage, consacré à Kim Jong-2 (comme l'appelle Thierry Gilardi), le Niazov coréen. Il a plus de 1200 surnoms, tous plus classes les uns que les autres, on le remercie dans tous les foyers avant de passer à table et, du haut de ses 65 ans, il est directement responsable de millions de morts. Selon la propagande officielle, il est né dans une montagne sacrée et sa naissance a occasionnée une avalanche, un arc-en-ciel ou une nouvelle étoile dans le ciel, c'est selon. En réalité, il est né en Sibérie, où ses parents s'étaient planqués pendant la guerre contre le Japon, ce qui est moins impressionnant que le ciel en pâmoison. A la "libération", papa crée une dictature totalitaire sur le modèle de Mao, Brouche et Staline, système que le fiston a maintenu quand il a repris les rênes. Comme Serge Dassault ou Arnaud Lagardère, il est arrivé au pouvoir grâce à son père, qui a pris soin de purger tous les successeurs potentiels (et ça en fait, du travail, surtout qu'il faut nettoyer par terre, ensuite). Le petit Kim a montré ses talents pour la propagande, et construit ainsi toute une histoire de la Corée du Nord.
Il porte un grand intérêt pour les arts, notamment pour le cinéma. Il adapte des films occidentaux à la sauce nord-coréenne dans les gigantesques studios de Pyongyang mais il écrit aussi des scénarii : l'histoire d'une fille amoureuse fidèle d'un héros du parti, en général, il suffit de changer le cadre et il peut en faire pleins de films (comme chez nous, en fait). On voit aussi un extrait de film qui mériterait de figurer dans la base de données de nanarland : c'est une adaptation de Godzilla, mais avec des trucages encore plus ridicules que ceux de Bioman, genre un minuscule dinosaure en plastique, de la taille d'une main (et tenu par une main, d'ailleurs), qui arrache une épée d'une main d'un méchant qui s'apprêtait à exécuter l'héroïne, tout en faisant un gros rire avec de la réverbération. Bref, il est rigolo, ce Kim Jong-Il. Certes, il force les artistes à adhérer à un syndicat sous le contrôle du gouvernement, mais il s'intéresse aussi à la musique et à la danse et encore, ceci est pondéré. Selon la propagande, Kim Jong-Il est le cerveau parfait : il a inventé la pisciculture, il sait tout, il fait tout, il intervient toujours à bon escient (dans n'importe quel domaine) et il a dirigé l'armée à l'âge de 7 ans. Pour tout dire, il est du niveau d'Alain Delon dans les Guignols.
Il ne voyage que par train blindé et eux, ils ne sont pas en grève, pardon, pris en otage par des fainéants cégétistes alcooliques qui touchent une prime de charbon alors qu'actuellement, un bonobo pourrait conduire un train tellement c'est automatisé. D'ailleurs, pas de problème de trafic du tout quand il voyage, puisqu'il coupe le trafic ferroviaire à cette occasion. Lors d'une de ses rares incursions à l'étranger, une visite à Vladimir Poutine en 2001 (qui, à côté de lui, passe pour un démocrate humaniste), le voyage durait 9 jours mais pour s'occuper dans le train, c'est mieux qu'avec la SNCF : putes de luxe, repas fastueux et cubis de Bordeaux. Le voyage se fait par trois trains identiques pour qu'on ne sache jamais dans lequel il est, l'eau arrive sous scellé et la nourriture passe par un organisme spécial, histoire qu'on ne puisse intenter au Soleil du XXIe siècle.
Malgré tout, l'homme a ses défauts et ses complexes, le principal : sa taille. Il essaye bien de s'agrandir de ses 1m62 avec une coupe en brosse Desireless et des talonnettes et, au cas où ces précautions ne suffisent pas, la presse a interdiction de parler de sa petite taille. Toute ressemblance avec ... En plus de cela, le bonhomme est ventripotent, là encore, il tente de le dissimuler avec des costumes spéciaux mais ça ne suffit pas toujours. Pour ceux qui ont la chance un jour de le voir en vrai, c'est la grosse déception : le héros national est un petit gros.
Quand on dirige la Corée du Nord, il y a des aspects agréables et le harem personnel à disposition du président en est un bon. C'est simple, Kim Jong-Il classe les femmes en deux catégories : celles à son service et les jouets. La formation de ce harem est confiée à l'armée qui lui donne le nom de "brigade des plaisirs", pour des soirées privées dont il est formellement interdit de rapporter ce qu'il s'y passe. Un peu comme Toulouse, mais en plus exotique. La nourriture est fastueuse, les vins hors de prix sont prisés au delà du raisonnable, son cuisinier, Fujimoto, raconte notamment qu'il lui a demandé une fois : "Fujimoto, le saké, c'est bon, mais pourquoi ça donne mal à la tête ?" Ce à quoi il répond : "parce que vous en buvez toute une bouteille". Evidemment, cela a comme conséquence qu'il lui arrive de donner des ordres bourré.
L'avenir, enfin. Avec la bombe atomique, il a la paix par rapport à l'extérieur, il la considère comme une protection personnelle. Il aurait toutefois accepté d'y renoncer en échange de la garantie qu'on ne l'attaque pas, notamment les Américains. Il aurait des problèmes au rein, ce qui ouvre la question de la succession, bien que celle-ci soit taboue en Corée du Nord (enfin, à peu près tout est tabou, là-bas). Kim Jong-Il a trois garçons, qui n'ont ni portes ni chevrons. Heu, non, ce n'est pas tout à fait ça. Enfin, bref, son fils aîné s'est fait choper au Japon à Disneyland avec de faux papiers, ce qui la fout mal pour un leader anti impérialiste et anti capitaliste. Alors, c'est le suivant le favori, bien qu'il ait été pris en photo à un concert de rock en Allemagne. De toute façon, à écouter Kim Jong-Il, il va rester au pouvoir jusqu'à 90 ans. Donc, on a le temps. Peut-être que les Nord-Coréens sont un peu plus pressés, toutefois.
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